La République démocratique du Congo sort très fracturée de la campagne électorale qui a débouché sur la proclamation de Félix Tshisekedi comme gagnant de la présidentielle des 20-21 et voir 27 décembre 2023 dans cet immense pays d’Afrique centrale, riche en ressources naturelles.
Sur la vingtaine des candidats à ce scrutin à un seul tour, M. Tshisekedi est crédité de 73,34% des voix, selon les résultats officiels provisoires publiés par la commission électorale.
Observateurs, électeurs, simples spectateurs se sont tous, sans exception, étonnés du niveau sans précédent du désordre qui a régné le 20 décembre dans la majorité des sites de vote et cela, sur l’ensemble du territoire de la RDC.
Comme l’a fait observer l’archevêque de Kinshasa, le cardinal Fridolin Ambongo, la population est sortie nombreux, avec « engouement et détermination », pour choisir leurs nouveaux dirigeants. Mais hélas, « ce qui aurait dû être une grande célébration des valeurs démocratiques, s’est vite transformé pour beaucoup en frustration », avait déploré le prélat dans son homélie de la nuit de Noël dans sa cathédrale.
Les élections furent « un gigantesque désordre organisé. Vous en êtes tous témoins », avait-il lancé. Au milieu de ce chaos, des femmes ont notamment été malmenées pour avoir voté pour des candidats d’opposition. Le cas le plus emblématique a été enregistré dans la région du Kasaï, fief du président Tshisekedi, où une femme a été frappée et déshabillé devant la police.
Au cours de ce quatrième cycle électoral en RDC (après ceux de 2006, 2011 et 2018), les irrégularités étaient de tous ordres : ouverture tardive des bureaux de vote, pas du tout d’ouverture, absence des listes d’électeurs affichées devant les bureaux de vote, restrictions pour des observateurs et autres témoins des candidats et partis politiques, déploiement désorganisé de matériels de vote, dysfonctionnement de dispositif électronique de vote, bureaux de vote saccagés sans compter des centres de vote inexistants.
Une grande première a été de constater que les machines à voter se soient retrouvées entre les mains d’individus non qualifiés. Certaines machines ont été violement détruites par la population en colère. Dans ce contexte, l’organisation du scrutin a été étalée sur plusieurs jours au lieu d’un seul. Selon des témoignages, le vote a eu jusqu’au 27 décembre dans certaines localités enclavées du pays.
Au finish, le vivre ensemble a pris un sacré coup
Le principal thème de cette campagne a été centré sur la question identitaire porté par la majorité au pouvoir. Pendant un mois, le président Tshisekedi, au pouvoir depuis 2019 et qui sollicitait un second mandat, a sillonné les grandes villes du pays, appelant les congolais à faire attention, mieux à barrer la route aux « candidats des étrangers », si pas aux « candidats étrangers ». Ce message a porté du fruit, reconnaissent ses lieutenants et membres de l’équipe de campagne de celui qu’on surnomme « Fatshi Béton ».

Une fois de plus, le peuple Congolais a raté son rendez-vous avec l’histoire en raison d’un climat malsain qui a caractérisé cette campagne sur fond d’un discours identitaire et populiste porté par un président pourtant de gauche. A Lubumbashi, dans le Haut-Katanga (sud-est) par exemple, M. Tshisekedi avait déclaré que les ennemis de la République viendront ici et vous diront « m-jambo », expression swahili traduisant la salutation, dans cette langue parlée dans cette région, fief de Moïse Katumbi. Principal challenger de Félix Tshisekedi, M. Katumbi est un riche homme d’affaires né d’un père italien. Ancien gouverneur de la région minière du Katanga, Moïse Katumbi est proclamé deuxième de cette présidentielle à un seul tour, avec 18,08% des voix.
Dans sa déclaration du 31 décembre après la proclamation par la Céni des résultats provisoires de la présidentielle lui donnant vainqueur, Félix Tshisekedi a de nouveau appuyé sur la fibre « patriotique » en soutenant que sa réélection est la façon la plus éloquente pour les fils et filles de la RDC de « faire barrage aux ennemis de son intégrité, de sa paix et de son développement ».
« Ezalaki nde likambo ya mabele », pour dire que ces élections étaient une occasion de défendre « notre terre ! », a lancé M. Tshisekedi devant ses partisans rassemblés dans son QG dans la commune huppée de la Gombe. Sous une pluie fine, des centaines de sympathisants s’étaient en effet massés pour suivre la proclamation des résultats provisoires. L’annonce de la Céni créditant Tshisekedi de 73,34% des suffrages a été retransmise en direct sur des écrans géants et accueilli par des cris de joie et applaudissements par une assistance hystérique.
Au-delà des déclarations de quelques leaders politiques appelant à la cohésion nationale, la fracture est profonde entre l’est et l’ouest après ces élections. L’unité nationale a reçu un sacré coup qui invite le camp des « vainqueurs » à faire attention à leur posture, estiment des analystes. En effet, le clivage est très prononcé entre les locuteurs du Tshiluba (langue parlée dans le Kasaï, région d’origine du président Tshisekedi, au centre du pays) et les populations swahiliphones (locuteurs du Swahili, langue parlée dans les régions de l’est du pays dont le Katanga, fief de Moïse Katumbi, et le Kivu chez le Docteur Denis Mukwege). Comme la vingtaine d’autres candidats, le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018 pour son action auprès des femmes victimes de viols de guerre, n’a pas atteint 1% des voix.
Les leaders de l’opposition dont des candidats présidents de la république ainsi que des militants de mouvements citoyens ont rejeté ces résultats, évoquant de nombreuses irrégularités. Tous ont appelé à l’annulation de ce « simulacre d’élections » et à l’organisation de nouveaux scrutins. La présidentielle du 20 décembre était couplée des élections législatives nationales et provinciales ainsi que du vote des conseillers communaux.
La Rédaction