Les propos controversés du président congolais Félix Tshisekedi et de son ministre de la Défense, Jean-Pierre Bemba, contre les candidats d’opposition, sur font d’un discours identitaire et de stigmatisation, ont été largement dénoncés en République démocratique du Congo, à deux semaines de la présidentielle.
Le 20 décembre, les Congolais seront convoqués aux urnes pour élire leurs président de la République, les députés nationaux et provinciaux ainsi que les conseillers municipaux.
Depuis le début de la campagne électorale lancée le 19 novembre, le président Tshisekedi qui sollicite un nouveau mandat de cinq ans à la tête du pays a, à plusieurs reprises, appelé les Congolais à ne pas voter pour les « candidats des étrangers » dans ses meeting de candidat. Il est au pouvoir depuis janvier 2019.
Mardi le 5 décembre à Lubumbashi, capitale économique et deuxième ville du pays dans le sud-est, Tshisekedi a rajouté une nouvelle couche à son discours à caractère identitaire.
« Les ennemis ont changé des stratégies. Avant, ils nous attaquaient à travers des rébellions, comme c’est le cas aujourd’hui avec les M23, mais comme ils sont essoufflés et savent que nous avons les élections, ils ont fait sortir leurs candidats », a déclaré M. Tshisekedi, devant une grande foule à la tombée de la nuit.
Le M23 (pour Mouvement du 23 mars) est une rébellion majoritairement tutsi, soutenue par le Rwanda, d’après plusieurs sources.
Défaite en 2013 par l’armée congolaise, appuyée par les Casques bleus de l’ONU, ce mouvement rebelle est entré en offensive en novembre 2021 et a depuis capté des larges pans de territoire dans le nord de Goma, capitale de la province du Nord-Kivu (est).
« Ils ont leurs candidats, ces derniers viendront ici, ils vous diront +Amjambo+, ces candidats s’exprimeront en Swahili, ils vous diront Katanga ni yetu [Katanga est à nous], il faut faire attention aux ennemis, quand ils étaient au Katanga, ils n’ont rien fait », a ajouté le président Tshisekedi.
Pour de très nombreux commentaires, le chef de l’état faisait clairement allusion à Moïse Katumbi, homme d’affaires fortuné, patron du club de football renommé « Tout Puissant Mazembe » et ancien gouverneur (2007-2015) de cette province minière du Katanga, poumon économique du pays.
Dans les réseaux sociaux, ces propos du président – candidat ont largement été dénoncés.
C’est le cas avec le député Claudel Lubaya qui les considère comme de « toxines » qui se répandent par la bouche d’un président de la République. Ce dernier semble avoir résolu « d’éviter d’aborder les défis du futur en exhumant des égouts, le repli identitaire pour en faire son projet de gouvernance dans son discours de campagne », estime le député Lubaya .
Pour cet élu, le président Tshisekedi « roule à contre sens du progrès, de l’unité et de la justice » en RDC. C’est « une faute politique majeure et d’une exacerbation incontrôlée des rivalités politiques qui ne font qu’accentuer les fissurations de notre société », a-t-il ajouté dans un message sur X (ex-Twitter).
Ni patriotisme, ni nationalisme mais populisme
« Le repli identitaire n’est ni du patriotisme ni du nationalisme. C’est tout simplement du populisme obscurantiste », a insisté M. Lubaya pour qui, « tout appel à la haine ethnique, à la division, à la discrimination et toute stigmatisation de certaines composantes de notre société à des fins politiques est une dérive qui, sous d’autres cieux, a conduit les Nazis à perpétrer le génocide contre les Juifs, les Turcs contre les Arméniens et plus près de nous, les Hutus contre les Tutsi », a rappelé cet élu.
Claudel Lubaya a appelé M. Tshisekedi à agir de manière à maintenir ou à « transmettre à son successeur potentiel, une nation apaisée, unie et rassemblée ».
De son côté, Jean-Pierre Bemba, ministre de la Défense et allié de Tshisekedi a, dans un meeting, mercredi 6 décembre à Kinshasa, déclaré « envoyer un message à Moïse Katumbi, qu’il vienne dire au peuple Congolais s’il est Zambien ou pas ».
Sans le nommé, Bemba s’en est aussi pris au gynécologue Denis Mukwege, un autre candidat à cette présidentielle.
« Parce que tu répares les corps des femmes dans la salle d’opération, tu penses que le Congo est devenu une salle d’opération ? », a -t-il encore lancée.
Denis Mukwege est lauréat du prix Nobel de la paix 2018 pour son engagement en faveur des femmes violées dans les conflits armés qui déchire l’est de RDC depuis 25 ans.
Dans les commentaires sur les réseaux sociaux, les congolais ont qualifiés ce discours de Bemba de: « ridicule », « la honte » ou encore de « bêtises pour un ancien rebelle ».
En effet, Jean-Pierre Bemba est un ex-chef de guerre ayant dirigé le Mouvement de libération du Congo ( MLC), une rébellion soutenue par l’Ouganda.
Il a été condamné à 18 ans de prison par la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes en Centrafrique avant d’être acquitté en appel en 2018, après 10 ans d’emprisonnement.
En 2006, Jean-Pierre Bemba, alors candidat à la présidentielle, avait centré sa campagne sur la fibre identitaire, en se présentant comme « Mwana mboka » (fils du pays), contre l’ancien président Joseph Kabila (2001 – 2018) qu’il présentait comme un étranger. Au final, Bemba avait été battu au deuxième tour de ces premières élections démocratiques organisées au Congo depuis l’indépendance du pays en 1960.
Pour ce 20 décembre, au total, 26 candidats étaient en lice pour une présidentielle à un seul tour.
L’ancien Premier ministre (2012-2016) Augustin Matata Ponyo avait annoncé le 19 novembre son désistement en faveur de Moïse Katumbi, suivi le lendemain par deux autres candidats moins connus, Seth Kikuni et Franck Diongo.
Delly Sesanga, un député très critique de Tshisekedi dont il avait pourtant soutenu la candidature à l’élection de 2018, a été le 4e à rallier Moïse Katumbi, le 3 décembre.
Rédaction